APPENDICE AU CHAPITRE V
N°1.--Fleurtage dans les chants des Bayadères.
Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un
chant des Bayadères intitulé: _Entretien d'un homme et d'une femme en
route_ (voir les _Chants des Bayadères_, traduit du tamoul, par M.
Lamairesse).
Entretien d'un homme et d'une femme en route.
1. L'HOMME.--Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux
des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de
corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam?
6. LA FEMME.--Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais
puiser de l'eau.
7. L'HOMME.--Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la
placer sur la tête.
10. LA FEMME.--Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se
permettre de suivre les femmes en route?
15. L'HOMME.--Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses,
quand je t'ai vue passer seule si légèrement.
16. LA FEMME.--Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre,
tu feras bien de t'en retourner.
21. L'HOMME.--J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié
de mon tourment.
26. LA FEMME.--Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en
tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus?
33. L'HOMME.--Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si
tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit.
34. LA FEMME.--Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me
suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin.
34. L'HOMME.--Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le
plaisir charnel.
38. LA FEMME.--Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront
jamais de mon coeur.
39. L'HOMME.--Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que
tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au
monde sept fois.
40. LA FEMME.--Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent
jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux
oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra).
42. LA FEMME.--Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant
ma figure et en suçant mes lèvres.
46. LA FEMME.--Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes
cuisses. Donne-moi toute ta vie.
49. L'HOMME.--Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les
perroquets et les coucous chantent.
54. LA FEMME.--Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait,
car tu me laisseras ainsi la joie au coeur.
55. L'HOMME.--Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour
consommer notre union.
56. LA FEMME.--Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de
m'épouser? Personne ne nous a vus ici.
57. L'HOMME.--Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre,
le soleil et la lune.
58.--LA FEMME.--C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te
retirer, je m'en vais aussi chez moi.
N° 2.--Fleurtage chez les Chinois.
Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le
fleurtage chinois si formaliste.
_La jeune chinoise qui se marie elle-même _(Jules Arène, _La Chine
familière et galante)_.
«LA JEUNE FILLE.--Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le
temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me
coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée
des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle
Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai
aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute
confite en dévotion et néglige les affaires de la maison.
«LA MÈRE.--J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des
conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure
pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon
retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--Toute seule enfermée dans la chambre
intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres
jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses,
beaucoup de larmes.
«(Elle parle).--Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si
j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne
convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais,
pour un instant!... Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.
«LE JEUNE HOMME (il chante).--Je me promène pour me distraire. Passons
devant la porte de la famille Soun:--j'aperçois une charmante créature,
aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli
visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu
l'âme et l'esprit.
«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille
de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes
voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui
défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de
famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu.
Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais
feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.
«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou
demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?
«LA JEUNE FILLE.--Ma mère n'est pas à la maison.
«LE JEUNE HOMME.--Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.
«LA JEUNE FILLE.--Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est
votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me
demandez-vous si ma mère est chez elle?
«LE JEUNE HOMME.--Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de
fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez
bien les coqs: je veux en acheter une paire.
«LA JEUNE FILLE.--Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de
ma mère, il m'est difficile de les vendre.
«LE JEUNE HOMME.--Alors je prends la liberté de me retirer. (A
part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes
fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle
le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se
fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne
pour arranger l'affaire.
«LA JEUNE FILLE (elle chante).--En me quittant, il souriait, il m'a
saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de
jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi
n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au
milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui
m'appuyer.
«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).--Ces deux
personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque
qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne
m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.
(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):
«--Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela
vous convient-il?
«LA JEUNE FILLE.--Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage
à lui envoyer.
«L'ENTREMETTEUSE.--En échange du bracelet, des pantoufles brodées
suffiront.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux
donc les envoyer?
«L'ENTREMETTEUSE.--Parfaitement, vous le pouvez.
«LA JEUNE FILLE.--En voici une paire.
«L'ENTREMETTEUSE.--Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous
rapporter une réponse.
«LA JEUNE FILLE.--Maman, cette aventure, vous seule la connaissez.
Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me
l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a
donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse
avec lui et il me fermera les yeux.
«L'ENTREMETTEUSE.--Il faut patienter trois jours dans l'attente du
moment heureux. Je me retire.
«LA JEUNE FILLE.--Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le
phénix.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le
papillon dans le jardin.
«LA JEUNE FILLE.--Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.
«L'ENTREMETTEUSE.--C'est moi qui vous ai dérangée.»
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