APPENDICE AU CHAPITRE I
Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie
lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui
ci-après (traduction de M. Chezy).
HYMNE A KAMA
Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient
d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure,
tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées
aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de
l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les
plus ravissants parfums?
Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse,
les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et
chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les
perles éclatantes de la rosée.
Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je
baise, avec transport, tes autels.
Et pourrais-tu me méconnaître?
Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la
canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les
écailles nacrées, tes armes mystérieuses.
J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.
Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya
majestueux!
Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque,
les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent
leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.
Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine
voilée de sa robe éclatante.
A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée,
s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté
sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse
voluptueuse.
Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que
les pleurs de l'aurore.
Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la
voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].
[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne
l'étendard de l'amour indien.]
Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre
et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux,
aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux
et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux
impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te
rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit
de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien
cher d'un ami plus cher encore.
A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme
ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur
encore captive.
Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour
corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais
dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.
C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne
reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire
de cinq fleurs:
Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;
Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;
Le desséchant Késsara au feuillage argenté;
Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;
L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.
Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque
Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de
délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses
doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste
harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des
danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau
des nuits.
O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la
jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois
puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure
où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir
l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse,
les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite
mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce
influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le
consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!
Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à
Vénus.
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