APPENDICE AU CHAPITRE II
N°1.--Conventions matrimoniales.
Dans la classe riche, le père de la mariée fait tous les frais de la
cérémonie, du trousseau et des cadeaux de noces; quelquefois, les
dépenses sont partagées entre les deux familles. Manou défend à tous les
gens honorables, même aux Soudras, de rien accepter pour eux-mêmes, de
celui qui épouse.
Ils ne peuvent recevoir que des cadeaux pour leur fille.
Dans la classe peu fortunée, les parents du marié ont à faire toutes les
dépenses du mariage et du trousseau, et, de plus, ils doivent payer,
comme prix de la fille, à ses parents, une somme d'argent déterminée par
les usages de la caste; car, dans les idées du bas peuple, prendre une
femme en mariage ou l'acheter, c'est tout un.
On sait qu'il en est de même chez les Arabes de l'Algérie.
Les gens qui n'ont absolument rien, remettent leur fille, sans
condition, aux parents du garçon qui règlent toutes choses comme ils
l'entendent en donnant seulement ce qu'ils veulent comme prix de la
fille.
N° 2.--Fêtes du mariage chez les Hindous.
Les cérémonies du mariage diffèrent peu pour les trois castes aryennes:
brahmanes, nobles et vaïssias.
On se réunit sous un pandal ou salle provisoire, formée d'une légère
charpente ornée de draperies. Les trois premiers jours sont consacrés
à des actes préparatoires; les cinq jours suivants à la célébration du
mariage. Le premier jour de la célébration est le mahourta, ou le jour
de la commune assemblée, que nous allons décrire.
D'abord, on évoque et on appelle au mariage les dieux principaux et les
mânes; on offre un sacrifice au dieu Pouléar (dieu du foyer domestique),
et les femmes mariées parent magnifiquement les deux fiancés. Ceux-ci
s'étant placés sur une estrade, on réunit l'un à l'autre, par un fil
double, deux morceaux de safran sur lesquels on a prié tous les dieux
de venir se fixer. L'époux fixe l'un des morceaux de safran au poignet
gauche de l'épouse, et celle-ci lui attache l'autre morceau au poignet
droit.
Vient alors le don de la vierge par son père; il met la main de sa fille
dans celle de son époux, verse dessus un peu d'eau et lui présente du
bétel en gage de donation.
On déroule devant les époux une pièce de soie qui est soutenue par
douze brahmanes qui la dérobent à la vue. Les brahmanes invoquent
successivement les couples des grands dieux: Brahma et Sarasvati,
Vischnou et Lakshmi, Civa et Oumar, afin d'attirer leur faveur sur les
nouveaux mariés. Puis, on procède à la cérémonie du Tahly ou cordon
terminé par un bijou d'or que les femmes mariées portent au cou, comme
signe qu'elles sont en puissance de mari. On place le Tahly sur un coco
qui repose sur deux poignées de riz, placées dans un vase de métal; on
lui offre un sacrifice de parfums, on le fait toucher à tous les invités
hommes et femmes, qui lui donnent des bénédictions. On allume quatre
grandes lampes à quatre mèches, et d'autres lampes faites avec du riz,
et quatre femmes les tiennent élevées; en même temps, on en allume
d'autres en grand nombre, tout autour. Alors l'époux, récitant un
mantra, attache, en le nouant de trois noeuds, le Tahly au cou de sa
jeune compagne qui a la face tournée vers l'Orient.
C'est l'instant solennel et l'on y fait le plus de bruit possible avec
la musique et le chant des femmes. On apporte du feu dans un réchaud, le
Pourohita (brahmane officiant), fait le Homan ou sacrifice au feu. Alors
l'époux, tenant sa femme par la main, et suivi de tout le cortège des
invités réunis par couples et magnifiquement parés, les femmes couvertes
de bijoux, fait trois fois le tour du réchaud, en prenant le feu à
témoin de ses serments. Puis on apporte au milieu du pandal deux bambous
rapprochés; au pied de chacun d'eux on pose une corbeille de bambous
dans laquelle l'un des époux se tient placé debout; on apporte
deux autres corbeilles pleines de riz et les invités viennent
processionnellement leur verser du riz sur la tête comme pour leur
souhaiter l'abondance des biens temporels.
Ces cérémonies où ne figurent que des produits de la terre, des
fleurs, des fruits, des grains, du beurre, du lait, du miel, sont très
gracieuses dans leur ensemble; elles sont relevées par l'éclat des
parures indiennes qui, dans les hautes castes, sont très remarquables
chez les femmes et les enfants, par les chants et la musique, les
danses et les pantomimes des bayadères, et par le costume écarlate des
Pourohitas, qui est très pittoresque.
A la cérémonie à laquelle j'ai assisté, il y avait deux Pourohitas qui
employèrent tous les intermèdes de leurs fonctions à se disputer la plus
grosse part des dons en nature qu'ils reçoivent pour leur office.
On fait aux pauvres de larges distributions de riz.
Ensuite on s'asseoit à un grand festin auquel les époux n'assistent pas.
C'est seulement lorsqu'il est terminé que les époux prennent ensemble un
repas qui leur est servi sur des feuilles de bananier. C'est la seule
fois que l'époux indien fasse à sa femme l'honneur de manger avec elle.
Les quatre derniers jours se passent en cérémonies et réjouissances
semblables. La fête se termine par une procession aux flambeaux dans les
rues. Les époux magnifiquement parés sont assis en face l'un de l'autre,
dans un superbe palanquin; quelquefois ils sont portés sur un éléphant.
Quand les familles sont très riches, rien n'égale la splendeur du
cortège; la procession est féerique et coûte jusqu'à 30,000 francs et
plus. Éléphants, bayadères, cavaliers, musiciens, chars richement ornés,
pyramides et feux tournants s'avançant sur des chariots, rues pavoisées
et jonchées de verdure, arcs de triomphe, pièces d'artifices, etc., en
un mot, tout ce qui fait l'éclat des fêtes orientales s'y trouve réuni
avec un goût parfait.
Les mariages des Soudras (4e caste, non-aryenne) se célèbrent avec
moins de cérémonies, mais cependant avec toute la pompe qu'ils peuvent
déployer.
Les dépenses que l'usage rend obligatoires pour les mariages sont la
cause de la ruine de la plupart des Indiens.
Après ces fêtes, la mariée reste chez ses parents jusqu'à ce qu'elle
devienne pubère. Ce moment est l'occasion de nouvelles fêtes semblables.
Les Soudras font également des fêtes pour la puberté de leurs filles,
lors même qu'elles ne sont pas mariées. C'est, dans ce cas, une sorte
d'appel aux épouseurs.
N° 3.--Les noces chez les Romains.
Nous pourrions recourir aux érudits pour les cérémonies du mariage chez
les Grecs et les Romains, nous nous bornerons à en donner un aperçu en
citant l'épithalame de Manlius et de Julie par Catulle:
Collis ô Heliconis aime Cultor, Uranioe genus, Qui rapis teneram ad
virum Virginem, ô hymeneæ, hymen, Hymen, ô hymeneæ.
Ad dominum dominam voca Conjugis cupidam novi Mentem amore revinciens Ut
timax hoedera, hue et hue Arborem implicat errans.
«Divin habitant de l'Hélicon, fils d'Uranie, qui mets la tendre vierge
aux bras de l'époux, hymen, dieu d'hymenée!
«Appelle à une nouvelle demeure dont sera la maîtresse la jeune fille
qui désire un époux. Que l'amour les lie tous deux, comme le lierre
timide enlace l'arbre capricieusement.
«Vos item simul integræ virgines,
Virgines quibus advenit
Par dies, agite in modum,
Dicite: ô hymeneæ hymen
Hymen ô hymeneae.
«Nil potest sine te Venus
Fama quod bona comprobet
Commodi capere; at potest
Te volente. Quis huic deo
Comparare ausit?
«Claudia pandite januæ,
Virgo adest. Video ut faces
Splendidas quatiunt comas
Sed moraris, abiit dies
Prodeas, nova nupta.
«Flere desine. Non tibi
Aurunculcia periculum est,
Ne qua fæmina pulchrior
Clarum ab Oceano diem
Viderit venientem.
«Tollite, ô pueri, faces.
Flammæum video venire
Ite, concinite ia modum
Io hymen, hymeneæ lo,
Io hymen hymeneæ.
«Sordebant tibi villuli,
Concubine hodie atque heri;
Nunc tuum cinerarius
Toudet os miser, ah miser
Concubine nuces da.
«Diceris male a tuis
Unguentate glabris marite
Abstinere. Sed abstine
Io hymen.
«Scimus hæc tibi quæ licent
Sola cognita, sed marito
Ista non eadem licent.
Io hymen.»
«Et vous, vierges pures qu'attend le même bonheur, chantez en cadence:
«ô hymen, dieu d'hyménée! Dieu d'hyménée, hymen!
«Les plaisirs que Vénus donne sans toi entachent la bonne renommée; avec
toi, ils sont légitimes. Quel dieu pourrait-on égaler à toi.
«Que les portes s'ouvrent. Voici la vierge. Les torches secouent leur
brillante chevelure. Mais elle tarde et le jour fuit. Viens, nouvelle
épouse!
«Sèche tes larmes; ne crains rien, car jamais une beauté plus grande n'a
vu le soleil se lever sur l'Océan.
«Enfants, levez les torches. J'aperçois le flammeum (voile rouge que
l'épouse portait pour la cérémonie) qui s'avance. Allez, chantez en
coeur: «Io hymen, dieu d'hyménée, Io hymen.»
«Et toi, dont hier et aujourd'hui encore les joues s'ombrageaient d'un
léger duvet, mignon désormais inutile, le barbier va raser ton menton.
Jette des noix aux enfants.
«Et toi, époux parfumé, tu regrettes, dit-on, tes mignons. Il faut leur
dire adieu pour toujours. O hymen, dieu d'hyménée!
«Ce qui t'était permis avant le mariage ne l'est plus aujourd'hui. O
hymen, dieu d'hyménée!»
«Nupta, tu quoque quæ tuus Vir petit, cave ne neges; Ne petitum aliundè
est; Io hymen!
«Aspice intus ut accubans Vir luus Tyrio in toro Totus immineat tibi. Io
hymen!
«Mitte bracchiolum teres Prætexlate, puellulie; Jam cubile adest viri Io
hymen!
«Vos bonae, senibus viris Cognitae bene feminæ Collocate puellulam. O
hymen!
«Jam licet venias, marite, Uxor in thalamo est tibi Ore florido nitens;
Alba Parthenia velut Luteum ve papaver.
«Laudite ut lubet et brevi Liberos date. Non decet Tam vetus sine
liberis Nomen esse: sed indidem Semper ingenerari.
«Claudile ostia, virgines; Lusimus satis. At boni Conjuges, bene vivete
et Munere assiduo valentem Exercete juventam.»
«Et toi, jeune épouse, ne refuse rien aux désirs de ton époux, de peur
qu'il qu'il ne cherche ailleurs. Io hymen!
«Vois ton époux impatient de quitter le lit de pourpre du festin, tout
entier à l'attente et au désir. Io hymen!
«Guide de la vierge, adolescent qui portes encore la prétexte, quitte
son bras arrondi, car voici le lit nuptial. Io hymen!
«Et vous, matrones respectées de tous, placez-y la jeune épouse. Io
hymen!
«Tu peux venir maintenant, ô époux, elle est à toi; elle est dans le
lit, brillante de jeunesse, les couleurs du pavot pourpré et de la
blanche pariétaire se partagent son visage pudique.
«Soyez tout à l'amour fécond: Donnez vite des rejetons à une race
antique dont le nom ne doit pas périr.
«Jeunes filles, fermez la chambre nuptiale et vous, couple charmant,
vivez heureux; que votre vaillante jeunesse ne fasse jamais trêve aux
amoureux ébats.»
Cet épithalame est complété par un choeur de jeunes gens et de jeunes
filles dont nous donnerons seulement une strophe (voir pour le latin,
Catulle, LXII, le chant entier):
«La vigne née solitaire dans un champ nu ne s'élève point et ne porte
point de doux raisins; elle retombe de son poids et confond ses rameaux
avec ses racines. Jamais le vigneron ne s'arrête près d'elle. Mais si
elle s'accouple à l'orme tutélaire, elle devient aussitôt l'objet de
soins empressés. Ainsi, la jeune fille qui vît sans époux vieillit
délaissée. Celle au contraire qui contracte une union opportune, obtient
à la fois l'amour d'un époux et une affection plus vive de ses parents
satisfaits.»
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